Le paradoxe du développement sénégalais — ce que critique Felwine Sarr dans « Afrotopia »
Pourquoi un pays peut-il vouloir ardemment se développer tout en rejetant, en pratique, les recettes censées l'y conduire ? C'est cette tension que l'économiste sénégalais Felwine Sarr a mise en mots dans Afrotopia — un essai qui déconstruit l'idée même de développement plutôt que les Sénégalais qui la poursuivent.
Il faut le dire d'emblée : il n'existe aucune étude sérieuse établissant qu'il existerait un « comportement sénégalais » collectif, biologique ou culturel, qui ferait obstacle au développement du pays. Une telle affirmation relèverait du stéréotype, pas de l'analyse. Ce qui existe, en revanche, c'est un débat intellectuel réel, porté notamment par l'économiste et écrivain Felwine Sarr, sur les raisons pour lesquelles les modèles de développement importés semblent produire des résultats décevants en Afrique — et sur ce qu'il faudrait leur substituer.
Publié chez Philippe Rey en mars 2016, *Afrotopia* est un essai d'environ 155 pages qui mêle diagnostic et manifeste. Sa thèse centrale : l'Afrique doit affirmer une « absolue souveraineté intellectuelle », c'est-à-dire élaborer ses propres projets politiques, économiques et sociaux à partir de ses propres cultures et visions du monde, plutôt que d'importer des grilles de lecture conçues ailleurs, à une autre époque, pour d'autres sociétés.
C'est là que se situe le cœur de sa critique, et le paradoxe que pointe implicitement son travail : des notions comme « développement », « émergence » ou les Objectifs du millénaire pour le développement sont, selon lui, des « mots-valises » qui fonctionnent comme une idéologie — un discours qui prétend décrire la réalité africaine mais qui, en réalité, impose un ordre et des critères de réussite venus d'ailleurs. Analyser l'économie africaine contemporaine avec des concepts européens nés aux XVIIe et XVIIIe siècles, écrit-il en substance, revient à mesurer une réalité avec le mauvais instrument — et à s'étonner, ensuite, que les résultats ne soient jamais à la hauteur des attentes.
Felwine Sarr ne dédouane pas pour autant les dirigeants africains : il reconnaît explicitement les effets de la dépendance économique et de ce qu'il appelle une forme de recolonisation économique, mais souligne tout autant la responsabilité de la mauvaise gouvernance et des choix politiques faits sur le continent lui-même. Le paradoxe du développement sénégalais, dans cette lecture, n'est donc pas que les Sénégalais refuseraient le progrès — c'est que le progrès leur est régulièrement présenté sous une forme qui ne correspond ni à leurs valeurs, ni à leur histoire, ni à leurs priorités réelles, ce qui produit un décalage structurel entre les objectifs affichés par les institutions internationales et l'adhésion réelle des populations.
Sa proposition alternative ne consiste pas à rejeter la modernité, mais à la reconfigurer : une « modernité africaine » qui intègre sélectivement des technologies et institutions venues d'ailleurs, mais à l'intérieur d'un cadre culturel pleinement africain. Il parle d'« afrocontemporanéité » pour désigner ce lien entre passé, présent et avenir, et appelle à une rénovation simultanée des piliers économique, politique, culturel et psychologique — notamment par la restauration de l'estime de soi et de la dignité de la jeunesse. Il va jusqu'à proposer de réhabiliter explicitement des valeurs sénégalaises et wolof comme piliers d'un modèle de développement alternatif : le *jom* (la dignité), la *téraanga* (l'hospitalité), la *kersa* (la pudeur) et le *ngor* (le sens de l'honneur).
Ce débat n'est pas purement académique : il traverse, souvent sans être nommé explicitement, de nombreuses discussions sénégalaises sur l'émigration des jeunes diplômés, sur la défiance envers les institutions importées, ou sur l'attachement à des pratiques sociales — solidarité familiale, économie informelle, circuits traditionnels d'entraide — que certains experts internationaux qualifient de « freins » au développement, alors qu'elles répondent, pour beaucoup de Sénégalais, à des besoins réels que les institutions formelles ne couvrent pas.
Pour Blackfit, le débat ouvert par Felwine Sarr rappelle une règle simple mais souvent oubliée : avant d'expliquer un retard de développement par un trait de caractère supposé d'un peuple, il vaut mieux interroger les modèles eux-mêmes — et se demander s'ils ont jamais été pensés pour correspondre à la société qu'ils prétendent transformer.
Afrotopia en chiffres
- 2016 — année de publication d'Afrotopia, chez Philippe Rey
- 155 p. — longueur de l'essai
- 4 — valeurs sénégalaises/wolof mises en avant comme piliers alternatifs : jom, téraanga, kersa, ngor
- 4 — piliers de rénovation proposés : économique, politique, culturel, psychologique
Un débat d'idées sénégalais ou africain mérite d'être approfondi sur Blackfit ? Proposez-nous l'angle.
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